La stratégie de Microsoft contre le Logiciel Libre

De Lea Linux
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La stratégie de Microsoft contre le Logiciel Libre

Analyse détaillée et personnelle de la stratégie de Microsoft pour essayer de lutter contre le logiciel libre.

Par Jiel

Je viens d'apprendre récemment qu'Alan Yates, directeur général du marketing chez Microsoft, a déclaré lors d'une interview sur le site australien iTWire qu'OpenOffice.org avait 10 ans de retard sur Microsoft Office. C'est une bonne occasion pour étudier un peu la stratégie marketing de Microsoft.

Soyons clair : il est sûr que sur certains points, Microsoft Office est meilleur qu'OpenOffice.org. De là à donner dix ans d'avance à la suite de Microsoft, cela ne me parait pas très honnête. Mais quand on traite une information, il faut aussi s'intéresser à sa source. Si cette déclaration émanait d'un développeur de chez Microsoft ou d'un utilisateur enthousiaste de logiciel propriétaire, on aurait pu penser que cet avis était un peu biaisé. Mais là, elle vient du directeur général du marketing, c'est dire si elle transpire la bonne foi :-) Quel est donc l'intérêt marketing de cette déclaration? OpenOffice.org est un concurrent direct d'un des produits les plus rentables de la multinationale américaine. Ces derniers temps, les administrations et les entreprises s'arrachent la suite libre. Les annonces de la migration de la Gendarmerie Nationale française début 2005, ou plus récemment le ministère belge de la Justice, en sont de bons exemples. Plus largement, l'adoption de GNU/Linux sur le desktop dans certaines administrations débouche automatiquement sur de nouveaux utilisateurs de solutions libres dont OpenOffice.org fait partie.

0/ Dénigrement : les temps anciens

Nous sommes donc face à une stratégie marketing bien rodée chez Microsoft : le dénigrement du concurrent. Ce n'est pas une stratégie nouvelle, mais chez Microsoft elle est particulièrement active et agressive face au logiciel libre. Cela est sans doute lié à la nature communauté du libre : son fonctionnement et sa liberté font qu'il n'appartient à personne. Dans ses conditions il ne peut pas être racheté, et on ne pas le couler avec des pressions financières car il n'est pas nécessairement commercial. Une des principales armes qu'a trouvée le département de Microsoft contre son concurrent atypique est donc le dénigrement.

Petit historique : au début, Microsoft se contentait simplement d'ignorer les logiciels libres et le système d'exploitation GNU/Linux. Tout cela n'était sans doute pas bien dangereux pour le géant de Redmond, et le dénigrement était plutôt gentil. GNU/Linux était principalement qualifié de « système d'universitaire ». En gros, un hack un peu bancal qui s'utilise en mode texte. C'était un mensonge, mais comme c'était le cas à la naissance du système, ce n'était finalement pas si méchant. Néanmoins, cette stratégie a marché, car aujourd'hui encore on peut trouver des gens qui pensent que GNU/Linux est plus ou moins une sorte de MS-DOS. On laissait aussi entendre que GNU/Linux était un système de dangereux pirates informatiques. Revirement important, on a appris quelques années plus tard - d'un document interne puis de la direction même de Microsoft - que GNU/Linux était considéré comme menace « numéro 1 ». Rien de surprenant à ça, Microsoft a fait la paix en 1997 avec Apple Computer, son concurrent depuis toujours, en gagnant du même coup beaucoup d'argent, des brevets, la fin de poursuites en justice et surtout l'arrivée de ses produits (dont Microsoft Office 98) sur les Macintosh. En face, Red Hat commence à prendre de l'importance et de plus en plus d'utilisateurs se tournent vers les logiciels libres.


1/ Dénigrement : Microsoft hausse le ton

On entre dans la deuxième phase de dénigrement. Oui GNU/Linux est un concurrent sérieux, mais attention, il faut convaincre le monde entier que ce n'est pas un bon produit ! Il faut donc passer à la vitesse supérieure, et là Microsoft va utiliser les grands moyens. Une des idées est de faire du dénigrement à l'aide de textes argumentés contenant des chiffres qui proviennent d'instituts de statistiques - généralement pas indépendants - et des interprétations de résultats pas toujours très honnêtes, marketing oblige. On trouvera ainsi des comparaisons du nombre de failles d'une distribution GNU/Linux et ses milliers de logiciels contre une version de Windows et ses dix logiciels préinstallés dessus, ou encore le dénombrement du nombre de failles trouvées sur des logiciels libres alors que la communauté les cherche, les dévoile et les corrige généralement rapidement.

En résumé, on va dénigrer, mais de manières plus subtile, avec des chiffres noyés dans des textes bien rédigés qui font sérieux. C'est le principe de la campagne de publicité anti-GNU/Linux lancée en 2004 et qui est toujours en ligne. La même campagne va ressurgir sous d'autres formes plus déguisées comme le livre « Linux ou Windows ? Guide d'aide à la décision » de Philippe Logerot, soi-disant ancien de chez Microsoft. Cet ouvrage, qui date de fin 2003, est paru chez... Dunod, le fameux éditeur de manuels scientifiques destinés aux étudiants. Ainsi, au milieu des livres de programmation, génie logiciel et de théorie informatique, se trouve innocemment ce petit recueil très subjectif. Evidemment, il contient les fameuses études du site de Microsoft à la fin. A la même époque, on voit également apparaître divers papiers de Microsoft qui diffusent un tissu de mensonges sur la licence GNU GPL en utilisant des mots choisis pour faire peur, tels que « licence virale ». La raison est que licence de GNU est la grande ennemie de l'éditeur, car le code passé sous cette licence ne peut être intégré dans un logiciel propriétaire.

Evidemment, le mensonge et le dénigrement de Windows existent aussi dans la communauté du libre. Qui n'a pas entendu un libriste dire que « GNU/Linux ça plante jamais »? Cependant chez les linuxiens il s'agit en général de commentaires partisans d'un certain nombre d'individus qui pensent qu'il faut casser du sucre sur le dos de Windows pour être accepté des autres : il ne s'agit donc pas d'une campagne de désinformation massive diffusée à coup de millions de dollars.

2/ Dénigrement : en terre libre

Maintenant que Microsoft n'ignore plus que GNU/Linux et les solutions libres sont de réels concurrents, l'entreprise décide même d'aller concurrencer les libristes « chez eux », par exemple de s'inviter dans les salons GNU/Linux commerciaux en Europe et aux Etats-Unis fréquentés traditionnellement uniquement par les acteurs du libre (exemple : Red Hat), ceux qui proposent des solutions libres (exemple : les SSLL) ou des solutions propriétaires sur GNU/Linux (exemple : Oracle). De ce que j'ai pu observer, le but de la présence de Microsoft n'est pas tant de vendre ses logiciels que de faire du dénigrement de GNU/Linux auprès des décideurs venus envisager la possibilité d'une migration vers le système des manchots.

En France, on a pu observer la stratégie de Microsoft au salon Solutions Linux à Paris. La première année de présence pour Microsoft , en 2003, le stand était petit, un peu triste, pas beaucoup d'exposants; ça ressemblait surtout à une mission d'observation : identifier le profil des visiteurs, écouter les discours des autres exposants, voir des geeks (?) etc. Cette présence n'a en tous cas pas été sans résultats puisqu'elle a notamment permis à Pierre Bugnon de Microsoft France d'écrire un article provocateur intitulé « un petit vent d'hiver », article qui avait provoqué plusieurs réponses dans la communauté du libre et même dans la presse Mac. Cet article FUD a sûrement fait de la mauvaise publicité à Microsoft, et coïncidence ou pas, ce même Pierre Bugnon a quitté Microsoft peu après (dommage, il me faisait rire; heureusement il reste Steve Ballmer qui m'amuse aussi mais dans un autre registre).

Microsoft est revenu sur le même salon en 2004 avec plus d'assurance et plein d'exposants avec des bouilles sympathiques et des tshirts « Linux, Windows, parlons-en ». Il y avait cependant encore un problème : comment croire en la crédibilité d'employés de Microsoft qui parlent de GNU/Linux? C'est en février 2005 que la firme américaine a trouvé la solution. Le stand Microsoft était alors peuplé de quelques exposants de Microsoft en blanc et de beaucoup de personnes au tshirt gris qui se définissaient tous comme des utilisateurs réjouis de produits Microsoft, connaissant aussi GNU/Linux - même si , quand on passait en mode texte sur les quelques distributions installées sur le stand pour l'exemple, ils rebootaient croyant à un plantage. Il va de soi qu'ils étaient venus là bénévolement pour transmettre leur bonheur aux décideurs pressés. Ils déclaraient tous dès le début de la conversation « Je n'ai aucun intérêt à vous mentir Monsieur, je ne suis pas de Microsoft ». Je dois avouer que cette stratégie était pas mal. Ce qui est dommage, c'est que ces fameuses personnes en gris aient oublié de dire qu'elles étaient des MVPs (dont je vais parler plus bas), que leur transport jusque Paris était payé, et qu'elles étaient rémunérées en nature (licences à bon prix etc.). Encore plus dommage, c'est quand on passait discrétement après la fermeture du salon près du stand Microsoft, et qu'on voyait les exposants faire un briefing, c'est-à-dire écouter avec attention un individu qui leur disait ce qu'ils devaient dire le lendemain, et comment ils auraient dû répondre à telle ou telle personne. Quelle belle indépendance! Cela dit, cette stratégie n'a pas dû être payante : Microsoft n'avait pas de stand en 2006.


3/ Plusieurs stratégies en parallèle

On voit donc que le dénigrement est un outil utilisé à-tire-larigot par Microsoft. Les produits les plus ciblés sont avant tout les produits phares du logiciel libre comme GNU/Linux depuis plusieurs années, maintenant OpenOffice.org. Probablement ensuite ce sera le tour de Firefox et d'autres logiciels populaires. C'est une stratégie marketing assez facile à mettre en place pour contrer le logiciel libre, qui comme chacun sait, ne peut être ni racheté, ni coulé. Mais pour contrer la montée de ce nouveau concurrent, Microsoft essaie en parallèle de tenter de rendre illégal le logiciel libre. Je pense bien sûr au lobbying en faveur de différentes lois comme les brevets logiciels en Europe, dont le combat n'est pas fini, ou la loi DADVSI.

Microsoft a quelques autres cartes dans son jeu. Ainsi, l'affaire SCO Group a permis à Microsoft d'utiliser un procès « bidon » pour tenter une campagne médiatique visant à décrédibiliser la communauté du logiciel libre, en plus d'envoyer un courrier à 1500 grandes entreprises et à chacun des membres du congrès américain et leur raconter que le noyau Linux contenait du code leur appartenant. Il y a encore beaucoup d'autres stratégies, commes les accords de Microsoft avec la grande distribution en France alors que dans d'autres pays on trouve moulte ordinateurs avec GNU/Linux préinstallés en magasin, ou bien les idées telles que TCPA/Palladium.


4/ Pendant ce temps...

On a donc vu que la principale stratégie de Microsoft face au logiciel libre est le dénigrement. On est en droit se poser les questions suivantes : si GNU/Linux, OpenOffice.org et les logiciels libres sont aussi mauvais, pourquoi Microsoft en parle t-il autant sur son site web, dans des livres, et vient en plus dans les salons de libristes? La réponse, c'est que les gens Microsoft ne croient évidemment pas à ce qu'ils racontent. La meilleure preuve, c'est qu'ils tentent d'imiter le libre.

Depuis 2003, Microsoft tente de convaincre qu'ils font eux aussi du logiciel libre en jouant sur l'ambiguité du terme « opensource » avec leur Share Source Iniative et leurs nouvelles licences. Microsoft produit même depuis 2004 quelques lignes en vrai logiciel libre, comme Wix, même si cela reste vraiment confidentiel. Il semblerait qu'après l'avoir dénigré pendant des années - même si tous ses concurrents y contribuent au moins un peu -, Microsoft hésite à se tourner un peu vers le logiciel libre, même si pour l'instant c'est à reculons et d'une façon plus que maladroite. De même, Microsoft commence de plus en plus à jouer le jeu de l'intéropérabilité, comme par exemple le fait d'utiliser XML pour les formats de fichiers de Microsoft Office. Evidemment, on se doute que tout ça est plus une obligation du marché actuel plutôt qu'une empathie pour le logiciel libre. On notera aussi que Microsoft a collaboré avec les développeurs du projet Mono, mais personne ne sait non plus si c'est vraiment par gentillesse...

5/ Microsoft, une grande famille ?

Une chose nouvelle, Microsoft a compris l'image sympathique véhiculée par le libre et les mots-clefs intrinsèques. Ainsi depuis quelques années on peut voir le terme de « communauté » apparaître sur les sites de Microsoft. Le géant de Redmond a donc créé de toutes pièces des communautés et prétend même avoir des [http://www.microsoft.com/france/communautes/usergroups/default.asp groupes d'utilisateurs. Bon en pratique, rien à voir avec les LUG, les groupes listés sont des sites web, des BDE, des association municipales et même des groupes d'utilisateurs Mac (exemple !

Pour créer un semblant de communauté rapidement, Microsoft a même mis sur pied un concept amusant : les « Microsoft’s Most Valuable Professionals (MVPs) ». Pour résumer, ils encouragent des gens à faire du support pour leurs produits et à aider des utilisateurs. En échange, ils auront peut-être la chance d'être promus MVPs durant une certaine période. D'une part, ça leur fera un joli titre, d'autre part ils auront divers avantages sur les produits Microsoft. Ils seront peut-être même invités aux Etats-Unis d'Amérique à des rencontres Microsoft. Il faut dire, c'est sans doute un bon moyen de faire croire qu'on a une communauté quand on n'a pas de bénévoles passionnés. ;-)


6/ Conclusion

Plus largement, ceci semble également se passer dans le cadre d'une campagne de la multinationale visant à améliorer son image de marque. Depuis les années 80, Microsoft a remplacé IBM dans le rôle du « grand méchant loup » de l'informatique. Ce n'était pas un fardeau pour Microsoft tant que l'entreprise était en progression, mais maintenant que son monopole est menacé, il est important pour la firme de Redmond de se replacer. Comme la communauté du logiciel libre et les valeurs qu'elle véhicule a une image plutôt bonne auprès de la population, Microsoft veut faire croire aux gens qu'il fait un peu partie de cet univers. On a aussi pu déceler cette idée d'améliorer son image dans l'accord passé avec l'INRIA : selon plusieurs observateurs, le seul intérêt pour l'entreprise américaine dans cet accord est de se redorer le blason aux yeux de la communauté scientifique, et bien sûr du grand public.

Dans cet article j'ai donc tenté d'identifier quelques stratégies que déploie Microsoft dans le but de contrer le logiciel libre tout en essayant de l'imiter. Plus que jamais, la situation actuelle est critique pour Microsoft, car son nouveau concurrent est atypique, en particulier parce qu'il n'est pas une entité commerciale, qu'il est composé de passionnés et qu'il est en progression lente, mais constante. Microsoft n'ignore plus l'existence du logiciel libre et est même obligé de jouer la carte de la compatibilité, comme c'est le cas vis-à-vis de Firefox. Le géant de Redmond sait désormais qu'il ne gardera pas son monopole ad vitam aeternam - un employé me l'a d'ailleurs avoué. Ses principaux produits n'arrivent pas à s'imposer : Microsoft Office et Windows perdent des parts de marché face à OpenOffice.org et GNU/Linux ; Encarta commence à souffrir de la montée de Wikipedia ; la console de jeu vidéo XBox n'a pas réussi à détrôner les consoles japonaises ; MSN ne perce pas vraiment en Amérique du Nord. De plus, Microsoft est actuellement le grand perdant des services web devant la montée en puissance de Google. La situation semble être assez sérieuse pour le géant pour qu'il juge nécessaire de faire des publicités pour Microsoft Office mais surtout pour Windows à la télévision (notamment au Canada et en France) sur les chaînes nationales. De plus, Microsoft se lance dans la publicité de style « vaporware » en présentant les fantastiques fonctions de son Longhorn ou de « Microsoft Chose » qui sortira en 2009, un peu comme les jeux vidéos dont on parle pendant des années dans les magazines de joueurs et qui ne sortent jamais, ou sans les fonctionnalités novatrices annoncées...

Dans quelques années, on saura si la conclusion de la fameuse phrase - que l'on retrouve fréquemment dans la bouche de libristes - d'un de mes politiciens préférés, Gandhi , est exacte : « First they ignore you, then they laugh at you, then they fight you, then you win ».

(c) Jiel - 2006/03/14

Commentaires

de Chty, 14 mars :

Excellent article tres bien ecrit :-). j'apprecie beaucoup ta facon d'ecrire les choses. c'est si convaincant.

quelques remarques au hasard :

- je suis alle pour la premiere fois sur le SL2006 mais, cette annee MS n'y etait pas. j'etais decu :p

- je suis alle sur linuxfr.org/2003/05/14/12... dans l'espoir de trouver l'article de Pierre Bugnon, mais le lien sur linuxfr m'a renvoye vers un message d'erreur. dommage je ne connaissais pas cet article

- au sujet des MVP, tu as oublie les MVS (un niveau au dessus si mes souvenirs sont bons -> Most Valuable Students ) www.microsoft.com/france/... sur ce point je n'aime pas trop la facon avec laquelle tu les presentes. Ces personnes sont tous gens motives, et passionnes. (j'en connais un depuis quelques annees pour dire cela) au final cela reste une communaute selon la definition de Wikipedia ([http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Communaut%C3%A9 fr.wikipedia.org/wiki/Wik...) bon il ya notion de "grade" ou plutot de "titre", et alors ?

quelques remarques generales : dans ton article tu montres bien la realite des choses, je suis d'accord avec toi, mais il ne faut surtout pas oublie que "l'autre camp" n'est pas plus sain. Le logiciel libre a aussi imite des idees de MS. De meme cote denigrement gratuit, ce n'est pas ce qui manque sur certains sites. (au hasard linuxfr.org :p) Pour moi on peut trouver des torts des deux cotes.

voila pour aujourd'hui, ma reaction a chaud :-)